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  • Céline Schwob

L'OBESITE ET LES PERSONNES OBESES - Communication orale à la "journée technique PMI du 93"

Mis à jour : 9 janv. 2020

Pour ma partie, jʼai décidé de parler de choses qui me sont familières au travers de ma pratique. Pour resituer le contexte, je suis psychologue en service de chirurgie, spécialisée dans ce qui est appelé la chirurgie bariatrique. Autrement dit, les interventions permettant de réduire de manière conséquente la capacité dʼingestion des aliments dans un but principal, celui de perdre du poids. Jʼinterviens alors dans lʼavant et dans lʼaprès toujours dans un rôle dʼaccompagnement.


Jʼai été amenée à rencontrer plusieurs individus, des hommes, des femmes, tous avec ce même problème nommé obésité mais chacun avec leur histoire de vie singulière et une manière de vivre cette obésité. Pour certains, ils sont venus de leur propre chef, pour dʼautres, lʼorientation aura dʼabord été médicale. Je pense par exemple à ces femmes qui souhaitant avoir un enfant se sont entendues dire quʼil fallait perdre un poids conséquent pour éviter tout risque.


«On mʼa demandé de perdre du poids». Plusieurs façons de réagir : certaines femmes ont ce poids depuis déjà un certain temps qui sera source de souffrances, de mal-être et au contraire, dʼautres femmes ne présentent pas ce rapport au corps conflictuel et se sentent parfaitement épanouies, en tout cas la demande nʼest pas la leur.

«Ca fait depuis un certain temps que lʼon essaie dʼavoir un enfant et on mʼa dit que jʼaurai plus de chance si je perdais du poids». Plusieurs choses également dans cette formulation.

Cʼest plus cette notion de «perte de poids» qui est intéressante. Quʼest ce que ça vient dire chez la personne, à quoi cela fait écho? Finalement en allant jusquʼau bout de la pensée, on peut se questionner, «quʼest ce que la personne perd ou encore de quel poids parle t-on ?»


Suivant la définition de lʼOrganisme mondial de la Santé, le surpoids et lʼobésité se lisent comme «une accumulation anormale ou excessive de graisse qui présente un risque pour la santé».

Déjà, à partir de quel moment sʼest on mis dʼaccord sur un poids idéal ?


Les interventions précédentes ont pu démontrer quʼil existait des enjeux de santé parfois vitales pour la personne. Alors pour simplifier les choses et créer un consensus commun donc une norme, a été pensé lʼindice de masse corporelle (lʼIMC) qui se base sur des données objectives : rapport du poids à la taille ou autrement dit suivant les termes de lʼOMS «le rapport en kilos divisé par le carré de la taille exprimée en mètre».


Cependant, cʼest une notion qui trouve également ses limites.

« LʼIMC sʼapplique aux 2 sexes et à toutes les tranches dʼâge adulte. Il doit toutefois être considéré comme une indication approximative car il ne correspond pas nécessairement au même pourcentage de masse graisseuse selon les individus».


Nʼoublions pas que lorsque lʼOMS a défendu son usage, cet indice visait avant tout à être un indicateur statistique pour comparer le surpoids et lʼobésité sur de vastes populations. Cʼest un outil dont lʼutilisation est très largement répandue et quasiment systématique mais qui pourtant a ses limites. Il ne reflète pas la distribution de la masse grasse dans le corps ou ne permet pas de tenir compte de la différence entre masse grasse et musculaire.


Suivant le sociologue Thibaut de Saint Paul : «le développement de lʼutilisation de lʼIMC comme instrument de diagnostic pose la question de lʼutilisation à un niveau individuel de ces normes qui étaient, à lʼorigine, purement statistiques, mais aussi celle de leur influence sur les représentations que se font aujourdʼhui les personnes de leur corpulence ».


Ce nʼest effectivement pas difficile de calculer son IMC, et en fonction du résultat obtenu de se dire «ah, je suis au dessus» et de ressentir une légère pointe de culpabilité de ne pas être dans la norme.


Or cette question de la norme est omniprésente et lʼobésité se voit. La personne est directement catégorisée sous le prisme de lʼobésité. Ce qui nous amène à parler des différentes représentations que lʼon peut avoir de ce concept si souvent utilisé à notre époque et qui depuis quelques années est considéré comme une problématique majeure de santé publique ayant des conséquences directes sur la santé tel le diabète, l’hypertension.


En 1990, LʼOMS a qualifié lʼaugmentation de lʼobésité de première épidémie mondiale non virale.

Vient alors se poser la question de la prévention et dans sa double face, la question des représentations. Lʼobésité est à ce jour un phénomène de santé public n°1. Or cette notion implique quʼil y ait comme une forme de bon discours, un peu comme ça dʼautoroute de la morale qui édicterait les bonnes conduites.


A lʼheure actuelle, la minceur voire la maigreur sont valorisées notamment à travers les médias. Précisons également quʼil y a un changement dans les habitudes de vie. A notre époque, nous sommes beaucoup plus sédentaires et la «mal bouffe» se fait de plus en plus accessible. Quotidiennement, tout à chacun est soumis à un flot continu dʼinjonctions paradoxales du genre : manger, consommer mais en même temps, ne mangez pas trop gras, faites de lʼexercice…

Finalement cette apologie de la minceur participe à définir certaines normes qui vont infiltrer notre quotidien et nos représentations.


Et oui, de nos jours, le gros, lʼobèse nʼa plus la côte. Ca nʼa pas toujours été le cas. A différentes époques, différentes perceptions et donc différentes représentations des canons de beauté.

Au 19ème siècle, en France, une forte corpulence était généralement préférée à la minceur qui renvoyait plutôt à la pauvreté et à la maladie. Ou si on remonte encore plus loin au 16ème siècle avec les tableaux de RUBENS, la beauté se voulait en formes. Dans ses tableaux, les femmes avaient des formes et cʼétait même signe de bonne santé. Mais de nos jours, le gros est souvent sujet à des moqueries, à des stéréotypes et parfois même à une certaine forme de dégoût. Il n'est pas rare d'entendre «ah ben sʼil est comme ça, cʼest de sa faute, il nʼa quʼà faire des efforts, il n'a quʼà faire du sport». «Si tu es gros, cʼest de ta faute».


Lʼobésité est donc souvent associée à des nombreux stéréotypes psychologiques.

Ce qui nʼest pas sans poser la question de lʼimpact que ça peut avoir. Parfois les personnes incorporent, intériorisent ces stéréotypes dont elles font lʼobjet. Tout comme auront pu être intériorisées différentes réflexions qui auront été faites pendant lʼenfance à commencer dans la sphère familiale.

Quʼest ce que la personne peut bien faire de tout ça ? De quelles manière cela peut-il influer sur le rapport au corps de la personne ?


La notion d’obésité est dʼautant plus complexe quʼelle nécessite un abord pluridisciplinaire supposant quʼil nʼy ait pas quʼune seule porte dʼentrée. On pourra parler dʼabord culturel (les formes suivant les cultures ne représentent pas la même chose), métabolique, mais aussi certains facteurs environnementaux qui peuvent influer sur ce que lʼon va appeler le comportement alimentaire.


Dʼun point de vue plus personnel, cette représentation sociale va impacter sur la représentation de soi et va même aller jusqu'à définir les choses en terme dʼappartenance ou dʼexclusion. (schéma qui sʼopère également dans la dynamique familiale).

Cette représentation de soi se fait également sous le regard de nos pairs.


Ce qui nous amène à parler de la notion de la construction de lʼimage de soi, de rapport au corps. Où se positionne la personne entre ses expériences intimes, les normes de la dynamique familiale et celles encore de la société.

Par exemple comment l'enfant va intérioriser les commentaires péjoratifs à répétition exprimés au sein de la cellule familiale ? Cʼest aussi de cette manière que nos expériences du passé vont en quelque sorte façonner notre image corporelle. Cʼest à dire qu’une fois adulte, lorsque la personne va se regarder dans la glace, elle ne verra pas que son corps comme matière, elle verra également un corps parlé à travers une autre personne qui nʼaura pas toujours été flatteuse.


Cʼest à ce moment quʼil est intéressant de se pencher sur la question du rapport de la personne avec son monde extérieur et notamment avec la sphère familiale.

Suivant l’auteur Slade : «la représentation de la forme du corps est influencée par une variété de facteurs historiques, culturels, sociaux, individuels et biologiques et qui varie dans le temps».

Lʼimage serait comme une articulation entre la sensation et la pensée, une médiation entre le corps et la psyché.


Souvenons nous que le corps nʼest pas que le corps mécanique qui fonctionne grâce à ses différents organes mais quʼil est relié à notre esprit, à notre psychisme. Cʼest dʼailleurs ce que prônait Hippocrate. Le corps est traversé par différents courants que lʼon peut appeler pulsionnels et qui façonnent en quelque sorte les réactions que lʼon pourra avoir.

Prenons lʼexemple dʼun enfant qui découvre justement son corps. Lʼimage corporelle se développera donc au fil des années au regard de critères de beauté pris dans une norme sociétale mais également à travers les différents commentaires des uns et des autres à commencer par la sphère familiale. Jʼinsiste sur cette notion car nous venons tous de quelque part.


En généralisant massivement, certains auront pu connaître un environnement plus sécurisant et plus contenant permettant ainsi lʼélaboration de défenses contre le monde extérieur suffisamment solides pour soutenir une image de soi satisfaisante. Les mots ont leur importance dans la construction que va se faire la personne de son corps. Les mots prononcés dès le plus jeune âge par la famille, puis ensuite par les enseignants, les médecins ont leur importance.

Au delà de ses données objectives, où se situe la personne dans tout ça ?


En consultation, la personne arrive avec ce quʼelle souhaite mais surtout qui elle est. A savoir tous les éléments qui ont participé à faire qui elle est aujourdʼhui aussi bien dans son espace intime que dans sa manière dʼêtre en lien avec les autres. Qui elle est, avec ses différentes expériences de vie, émotions, ses angoisses et sa manière de les gérer.

Finalement, cette question de perdre du poids nʼest pas juste une question de chiffre. La question pourrait être : que représente ce poids pour la personne ? Ce qui nous amène à considérer différentes dimensions, quʼelles soient culturelles, sociétale, ou significative dʼun mode dʼexister.


Ca me fait penser à une patiente, qui a un rapport à lʼalimentation très conflictuel. Dès quʼelle se voit contrariée ou énervée, elle va trouver refuge dans la nourriture. Cʼest quelque chose que nous pouvons tous expérimenter à un moment ou à un autre. La question reste à partir de quel moment ça devient problématique, incontrôlable et source de souffrance. Cette patiente abondait dans une forme de trop plein constant et nʼélaborait pas vraiment sur son rapport à la nourriture. Il était cause de souffrances car ça avait des répercussions sur son poids et sur le regard que lʼautre pouvait porter sur elle. Mais majoritairement ce qui revenait pendant les entretiens était son rapport avec ses enfants, l'énervement systématiquement présent. Les entretiens permettaient alors quʼelle mette en mot ce qui nʼavait pu lʼêtre avant sans culpabilité.


Lʼobésité serait alors présente comme un soutien? moyen de continuer à exister ? Or si ce poids, cette masse nʼest plus là, que reste t-il ? Question complexe, dʼoù la nécessité de comprendre les mécanismes psychiques derrière le problème de poids. Dʼailleurs cʼest assez intéressant de voir les différentes expressions imagées qui existent : jʼai du mal à digérer -ça me reste en travers de la gorge…


En conclusion, et ça sera bref, je dirai quʼil y a peut être autant dʼobésité que de personnes obèses.

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